Sophie B. copie le bilan d'un client dans une fenêtre de discussion avec ChatGPT et lui demande un résumé « présentable » avant un rendez-vous. Le texte contient un nom, des montants, un numéro d'entreprise. En trois secondes, ces données de la fiduciaire viennent de quitter ses murs, direction un service en ligne qu'elle ne maîtrise pas. Sur le moment, personne au cabinet n'y voit un problème : l'outil a rendu service, le résumé est excellent.
C'est justement ce qui rend la question délicate — et pourquoi sécuriser ChatGPT ne consiste pas à l'interdire, mais à savoir ce qu'on lui confie. L'assistant est utile, rapide, et il ne prévient jamais quand vous lui donnez quelque chose que vous n'auriez pas dû.
Pourquoi sécuriser ChatGPT est devenu une question de PME
ChatGPT fait partie de ce qu'on appelle l'IA générative : des outils qui produisent du texte à partir d'une consigne écrite, appelée prompt (ce que vous tapez dans la zone de saisie). Vous décrivez ce que vous voulez, l'outil rédige. Simple, et c'est bien là le piège : on tape sans réfléchir à ce qui part réellement.
Car un prompt n'est pas une recherche qui s'évapore. Par défaut, sur les versions grand public, ce que vous écrivez peut être conservé et servir à améliorer le service. Concrètement, votre texte quitte l'entreprise et se retrouve sur des serveurs que vous ne contrôlez pas, souvent hébergés à l'étranger. Ce n'est pas malveillant : c'est le fonctionnement normal de l'outil, et la plupart des gens l'ignorent.
Le réflexe utile, c'est de penser en termes de périmètre. Tant qu'un document reste dans le logiciel comptable du cabinet ou dans sa messagerie professionnelle, il est chez vous, encadré par vos règles. Dès qu'il est collé dans un chatbot public, il franchit une frontière invisible : vous n'êtes plus le seul à décider de ce qu'il devient. Et contrairement à une pièce jointe qu'on peut « rappeler » ou supprimer, un texte confié à un service en ligne est très difficile à récupérer une fois parti.
Pour une fiduciaire, c'est le cœur du sujet. Sophie B. et ses collègues manipulent toute la journée des données couvertes par le secret professionnel : comptabilité, salaires, situations fiscales, coordonnées bancaires de dizaines de PME clientes. Coller l'un de ces documents dans un chatbot public, c'est confier des informations très sensibles à un tiers, sans contrat, sans savoir où elles atterrissent ni combien de temps elles y restent.
La nLPD (la loi suisse sur la protection des données, en vigueur depuis 2023) attend d'une PME qui détient des données personnelles qu'elle prenne des mesures de sécurité « appropriées » et qu'elle garde la maîtrise de ce qu'elle confie à ses sous-traitants. Transmettre des données clients à un service en ligne sans l'avoir décidé ni encadré, c'est exactement le contraire de cette maîtrise. Et si le cabinet gère des dossiers de personnes établies dans l'Union européenne, le RGPD (le règlement européen équivalent) s'ajoute à l'équation.
Il y a un second angle, plus discret. Les mêmes outils qui aident Sophie B. à rédiger aident aussi les escrocs : un e-mail de hameçonnage écrit avec l'IA n'a plus les fautes ni les tournures maladroites qui trahissaient autrefois l'arnaque. Raison de plus pour élever le niveau de vigilance de toute l'équipe, sans diaboliser des outils devenus, pour beaucoup, un réflexe de travail.
Ce qu'il faut retenir
- L'outil est utile, le risque vient de l'usage. Le problème n'est pas ChatGPT en soi, mais ce qu'on lui confie sans y penser. La bonne question n'est pas « faut-il l'interdire ? » mais « qu'est-ce qui n'a rien à faire dans un prompt ? ».
- Ce que vous tapez peut sortir de l'entreprise. Sur les versions par défaut, un texte collé peut être conservé et réutilisé. Traitez chaque prompt comme un message envoyé à l'extérieur.
- La responsabilité reste la vôtre. Ni l'outil ni le prestataire informatique ne portent le secret professionnel à votre place. C'est le cabinet qui répond de ses données devant ses clients et devant la loi.
Les gestes à installer cette semaine
1. Écrire une règle d'une page
Pas un règlement de vingt articles : une seule page, lisible en deux minutes, qui dit ce qui est permis, ce qui est interdit et ce qui demande de réfléchir. Le cœur tient en une liste de choses qui ne vont jamais dans un chatbot : noms et coordonnées de clients, montants et documents comptables, salaires, mots de passe, numéros d'entreprise (IDE), pièces d'identité.
Donnez à l'équipe un test simple, qui remplace tout le reste : « Est-ce que j'enverrais ça par e-mail à un inconnu ? » Si la réponse est non, ça ne va pas non plus dans un prompt. Sophie B. peut faire adopter cette page en une réunion, l'afficher près des postes et l'intégrer à l'accueil des nouveaux arrivants. Une règle que personne ne lit ne protège personne : elle doit tenir sur une page et parler comme on parle au bureau, pas comme un contrat.
2. Régler l'outil et anonymiser avant de coller
Deux gestes qui changent tout. D'abord, dans les réglages de ChatGPT, désactivez l'utilisation de vos conversations pour l'entraînement (et l'historique si vous n'en avez pas besoin) ; pour un usage régulier, une version professionnelle ou « entreprise », qui n'exploite pas vos données, est préférable.
Ensuite, prenez l'habitude d'anonymiser avant de coller : retirez les noms, remplacez les montants réels par des ordres de grandeur, enlevez l'IDE. L'IA vous aide tout aussi bien à structurer un bilan « d'un client » qu'à structurer celui de « M. Untel » — mais sans exposer personne.
En clair : dans neuf cas sur dix, l'IA n'a pas besoin des vraies données pour vous rendre service. Elle a besoin de la structure de votre demande, pas de l'identité de vos clients. Séparer les deux devient vite un automatisme, et c'est la protection la plus efficace parce qu'elle ne dépend d'aucun outil : elle tient dans votre façon de formuler la question.
3. En parler à l'équipe, franchement
La plupart des fuites ne viennent pas d'une intention, mais d'une habitude prise sans consigne. Un quart d'heure suffit : montrez un cas concret (le bilan collé), expliquez pourquoi c'est un problème, et désignez une personne à qui poser ses questions en cas de doute. L'office fédéral de la cybersécurité (NCSC/OFCS) recommande précisément ce type de sensibilisation courte et régulière, plutôt que de longues formations vite oubliées.
L'objectif n'est pas de faire peur ni d'interdire : c'est que chacun sache, au moment de coller quelque chose, si ce geste est anodin ou non. Une équipe à qui l'on a expliqué le pourquoi se surveille bien mieux qu'une équipe à qui l'on a simplement dit « c'est interdit » — surtout quand l'outil interdit reste à un clic et rend service tous les jours.
Où en êtes-vous vraiment ?
Ces trois gestes relèvent de la gouvernance et de la sensibilisation — deux domaines où l'on croit souvent être « à peu près en ordre » sans l'avoir jamais vérifié. Sécuriser ChatGPT, ce n'est pas cocher une case : c'est savoir qui utilise quoi, avec quelles données, et selon quelles règles claires.
L'auto-évaluation Cyber Passport vous aide à faire ce point honnêtement. Elle ne certifie rien et ne vous déclare pas « conforme » : elle vous montre, question par question, où votre organisation tient debout et où elle repose seulement sur la bonne volonté de chacun. Pour aller plus loin et déployer une vraie politique d'usage de l'IA générative, notre blueprint dédié déroule le plan complet, étape par étape.



